L’histoire récente du continent africain rappelle une vérité souvent vérifiée : le football n’efface pas les crises politiques, mais il sait parfois les suspendre.
Le sacre du Sénégal à la CAN 2025 s’inscrit dans cette logique. À bien des égards, il fait écho à un précédent marquant : la victoire de Algérie lors de la CAN 2019, remportée en plein cœur du Hirak.
Deux pays, deux contextes politiques tendus, un même phénomène : le ballon rond comme exutoire collectif et ciment national temporaire.
De façon assez révélatrice, lors de la finale de la CAN 2025, une grande partie des supporters algériens a affiché son soutien au Sénégal. Un choix loin d’être anodin, presque instinctif, comme un écho à leur propre vécu en 2019.
Sénégal 2025 : un sacre dans un climat de crispation politique
Au Sénégal, le triomphe continental est intervenu alors que le pays traverse une phase de tensions au sommet de l’État, marquée par un bicéphalisme délicat entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. À ces frictions institutionnelles s’ajoutent une pression économique forte, des attentes sociales immenses et une opinion publique plutôt patiente.
Dans ce contexte, la victoire des Lions de la Teranga a joué un rôle précis : offrir une respiration émotionnelle et recréer, l’espace de quelques jours, un sentiment d’unité nationale.
Les clivages politiques, sociaux et ethniques se sont momentanément effacés derrière un drapeau, un hymne, une fierté commune. Mais cette euphorie, aussi intense soit-elle, reste fondamentalement provisoire.
Algérie 2019 : la CAN au cœur du Hirak
Le parallèle avec l’Algérie est frappant mais de nature différente. En 2019, le pays vivait au rythme du Hirak, un mouvement populaire massif et pacifique contestant le système politique en place. Les manifestations rassemblaient chaque semaine des millions d’Algériens, dans un climat de tension sociale extrême et d’incertitude institutionnelle.
C’est dans ce climat de tension que les Fennecs ont décroché la CAN 2019 en Égypte. Ce sacre n’a ni mis fin au Hirak, ni répondu aux revendications profondes du peuple algérien. Il a toutefois produit un effet bien particulier : une joie collective, apaisée et non conflictuelle, permettant à une société mobilisée de se retrouver autrement que dans la contestation, tout en offrant au pouvoir en place un répit stratégique pour ajuster sa ligne.
Durant quelques jours, les slogans politiques ont cédé la place aux chants de victoire. Non par abandon des luttes, mais par nécessité de reprendre souffle. Depuis, pourtant, la réalité a rattrapé le pays, riche en ressources mais au bord de la rupture économique et financière.
Le football comme soupape, pas comme solution
Dans les deux cas, Sénégal 2025 et Algérie 2019, le football a joué un rôle comparable: suspendre la conflictualité, réactiver un récit national positif et offrir une catharsis collective.
Mais la leçon est claire : le football sans investissements durables, ne règle rien. En Algérie, le Hirak a été maté et ses revendications mises aux oubliettes. Au Sénégal, les dossiers politiques, économiques et sociaux referont surface une fois l’euphorie dissipée.
Une illusion nécessaire, mais fragile
Le football, en Afrique comme ailleurs, reste l’un des rares langages capables de parler à tous en même temps. En 2019 comme en 2025, il a permis à des peuples sous tension de respirer ensemble. Mais une respiration n’est pas une guérison.
Le Sénégal, à l’image de l’Algérie quelques années plus tôt, devra rapidement répondre à la question centrale : comment transformer une unité de circonstance en stabilité durable ?
Sans cela, la joie collective restera ce qu’elle a toujours été dans ces contextes : une parenthèse lumineuse avant le retour à la dure réalité.


































