On pensait que l’amertume de l’élimination de l’équipe nationale allait se dissiper avec le temps. C’était sans compter sur la capacité de nos responsables à remuer le couteau dans la plaie. Si la Fédération Royale marocaine de football a préféré pratiquer la politique de l’autruche, ce sont les politiciens qui se sont attelés à la justification de l’injustifiable.
Au moment où l’on attendait des explications cartésiennes de l’échec de la sélection nationale en huitième de finale de la CAN Égypte 2019, le ministre de la Jeunesse et des sports, Rachid Talbi Alami, a sorti de son chapeau la thèse de mauvais œil pour expliquer le fait que Hakim Ziyech a raté son pénalty face au Bénin. Une théorie abracadabrante qu’on pensait révolue, mais que le ministre a remise au goût du jour pour expliquer l’inexplicable. Pour lui ce n’est pas le manque de concentration ou de préparation mentale qui était derrière le pénalty raté, mais plutôt le «mauvais œil» qui a frappé Hakim Ziyech. Ce dernier, assure le ministre, n’a pas répondu à 23 appels. Et il en a conclu que Ziyech ne voulait plus poursuivre l’aventure avec les Lions de l’Atlas. Le ministre, qui verse dans un fatalisme de comptoir : «Alghaleb Allah !» Aurions-nous donc trouvé la raison des échecs successifs du football marocain ? Quelqu’un userait-il intentionnellement du mauvais œil contre nous ? Et si les différentes éliminations des sélections de jeunes étaient, elles aussi, le fruit d’un mauvais sort jeté à la Fédération ? Serions-nous devenus les principaux acteurs du plus grand préjugé qui frappe (à tort) le continent africain, en proie à la sorcellerie et à la magie noire ?
Dans ce cas, pourquoi la FRMF a-t-elle fait appel à un cabinet d’audit international, à coup de millions de dirhams, pour évaluer le travail de la Direction technique ? Pourquoi le ministre a-t-il mis sous tutelle bon nombre de fédérations sportives ? Il aurait été plus judicieux de faire appel à un marabout, pour déceler l’origine du mauvais œil ? Or le ministre ne tarit pas ensuite d’éloges envers la FRMF «qui respecte la loi d’une manière stricte», jetant le discrédit sur le travail d’autres fédérations, celle du golf plus particulièrement, qui opèrent de manière professionnelle et scientifique. Les 23 appels sans réponse à Ziyech – qui n’a pas manqué de nier les propos du ministre, avant de parler de mauvaise communication – seraient symptomatiques. Si nous essuyons autant de revers, c’est peut-être parce que nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde que le sport moderne. Et quand bien même nous le serions, il semble qu’on ne regarde pas le football du bon œil, mais du mauvais œil.