À la tête de la Direction technique nationale depuis 2014, Nasser Larguet est revenu pour «Le Matin» sur les principales réalisations de son département.

En attendant les résultats de l’audit initié par la Fédération Royale marocaine de football, Larguet considère que les fondations d’un football sain basé sur la formation des jeunes joueurs sont posées, mais qu’il y a encore plusieurs aspects à améliorer.
Le Matin : Votre contrat est arrivé à échéance le 30 juin dernier. On aimerait savoir quelle est votre situation contractuelle : occupez-vous toujours le poste de directeur technique national ou assurez-vous uniquement l’intérim ?
Nasser Larguet : Écoutez, on n’en sait rien. C’est une question qu’il faut poser au président de la FRMF. Aujourd’hui, je fais mon travail professionnellement. Vous avez utilisé un terme très adapté à la situation, à savoir intérim ou pas intérim. Pour l’instant, la décision de la Fédération est de maintenir la direction technique nationale, avec moi à sa tête jusqu’à fin décembre. Si la DTN devait être remplacée, je me ferais un devoir et une grande responsabilité de remettre tous les dossiers du travail qui a été fait depuis quatre ans. Si je suis maintenu, il va falloir travailler sur les ressources humaines qui nous tiennent à cœur. Les ressources humaines, c’est ce qui fait la force d’une action.
Est-ce que vous comprenez ceux qui établissent le bilan de la Direction technique nationale en se basant uniquement sur les résultats des équipes nationales de jeunes ?
Juger le travail de la Direction technique nationale sur des résultats (gagner ou ne pas gagner, titre ou pas titre) fait partie du jeu et ce n’est pas un problème. Mais par contre, il faut éduquer l’amoureux du football à travers le journaliste, le dirigeant et l’entraîneur. Le résultat de la Direction technique se décline sur plusieurs choses. Faire travailler toutes les Ligues régionales sur les mêmes objectifs de développement, c’est un résultat. Faire venir l’Université de Limoges, dans laquelle ont été formés les Zidane et les Laurent Blanc, pour assurer la formation dans notre pays, c’est un résultat. La CAF vous désigne comme le premier pays à faire la CAF Pro avec notre propre contenu, c’est un résultat. Voir les centres de formation bouger et commencer à recruter des jeunes de 12-13 ans, alors qu’à l’époque on ne recrutait que des jeunes de 18 ans, c’est un résultat. Voir nos équipes nationales gagner des titres, c’est un résultat. Voir des jeunes joueurs qui ont commencé avec nous dans les U17 et qui jouent en équipe nationale A ou avec les Locaux, c’est un résultat. Se focaliser uniquement sur des résultats purs, c’est réduire son champ de vision et son intelligence intellectuelle du football. Le jugement du travail d’une DTN sur la seule base de résultats serait un jugement biaisé.
Est-ce que vous ne pensez pas qu’il faut avoir un débat entre les différents protagonistes (journalistes, techniciens et dirigeants), autour d’un projet commun de développement d’un football national sain ?
C’est sûr que c’est une éducation à faire. Le président de la Fédération sensibilise les présidents de clubs à ce niveau-là. Il nous a demandé d’accompagner les clubs au niveau de la formation et malgré cela, il est très difficile d’imposer des gens dans des clubs. Ce qu’il faut, ce n’est pas imposer, mais enseigner aux gens la notion de formation. Aujourd’hui, on a quelques petits signaux qui vont pousser les gens à s’intéresser à la formation. Quand vous voyez un Bencharki, formé au MAS et récupéré par le WAC qui le vend à 6 millions de dollars, c’est quelque chose d’exceptionnel pour un joueur qui a passé deux ou trois ans dans le club. Le MAS va aussi récupérer une certaine somme d’argent. Les clubs amateurs vont s’engager dans la formation parce qu’il y a un retour sur investissement. Un joueur comme El Kaabi, découvert par le RAC, a été sélectionné en équipe des locaux par Jamal Sellami alors qu’il jouait en deuxième division. Tout ça va amener les dirigeants à se demander ce qu’ils veulent réellement. La formation a trois vertus. La première est sociale, parce que vous donnez de l’espoir à des jeunes qui sont parfois désœuvrés. La deuxième est d’ordre technique, puisque quand vous formez un gamin dans votre club et qu’il a connu l’équipe de football, la préformation et la formation, le joueur peut s’identifier à ses couleurs et il va se battre pour son équipe. Rappelez-vous le MAT, quand ils ont eu des problèmes avec l’équipe première, avec Aziz El Amri et la famille Abroun, ils ont pris l’équipe espoir et ils sont devenus champions. Le troisième point est malheureusement encore tabou chez nous, c’est l’aspect économique. Quand vous voyez ce que ça peut générer et que ça permet au club de vivre sans attendre les subventions de la Fédération, c’est quelque chose d’important, voire l’équivalent d’un sponsor. Si on est capables de réunir tous les gens concernés autour de la même table, dont les journalistes, comme vous l’avez signalé, ce serait une partie importante de cette vulgarisation et cette éducation. L’objectif est de faire admettre aux gens qu’il y a un travail de fond. Le football est devenu une entreprise. Par exemple au Brésil, une étude sur dix ans a révélé que le football représentait 6% du PIB.
Ce que vous dites, M. Larguet est intéressant, mais je vais vous citer pour montrer que ce que vous dites est bien, mais qu’il n’est pas d’actualité chez nous. Vous avez dit : «Un centre de formation qui n’a pas de lien avec l’équipe première est voué à l’échec.» En tant que directeur technique, que faites-vous pour que ces centres de formation aient des liens avec l’équipe première ?
Dernièrement, nous avons travaillé avec des personnes du bureau fédéral mandatées par le président de la Fédération pour travailler sur les centres régionaux. L’un d’eux sera prêt au mois de janvier à Saïdia. Nous avons émis l’idée que pour accompagner et aider les centres de formation, il faut que ce soit une volonté du dirigeant du club. Le dirigeant va écrire à la Fédération pour dire : «Je suis prêt à m’investir dans la formation et répondre au cahier des charges de la Fédération.» La Fédération a un cahier des charges pour les centres de formation. Le président accomplit cette étape-là, il montre sa volonté de faire de la formation, donc il va la lier à l’équipe première. À partir de là, la Fédération devra y aller avec une commission, dont la DTN, pour vérifier si effectivement le club répond au cahier des charges. Lorsqu’il aura effectivement répondu au cahier des charges, on lui donnera l’autorisation d’exercer, de faire de la formation, ce qui lui donnera aussi le droit d’avoir des conventions de formation, de se protéger. Rappelez-vous ces derniers temps, le MAT s’est élevé contre le Raja qui, soi-disant, lui a piqué des joueurs. Même nous, quand on était à l’Académie, on nous accusait de piquer des joueurs. Mais aucun joueur n’a de lien juridique avec le club, si ce n’est sa licence. Et sa licence est une licence amateur, tous les ans, il peut partir. La convention de formation lie le joueur au club pendant la durée de sa formation et implique aussi le club, qui a des devoirs envers le gamin. C’est-à-dire le scolariser, le suivre médicalement, etc.
Souvent, la FRMF octroie des subventions aux clubs pour qu’ils fassent de la formation, mais généralement cet argent n’arrive pas à la formation. Les dirigeants le distribuent à l’équipe première. Avez-vous le moyen de vérifier où va cet argent ?
Le président de la FRMF a pris une décision, en faisant une note aux présidents de clubs que cette somme-là sera contrôlée par la Fédération et ne sera pas distribuée aux clubs. Il nous a demandé de trouver un préparateur physique et un directeur de la formation et du matériel pour les centres payés par cette somme. C’est-à-dire que s’il restait un reliquat à la fin de la saison, il serait donné aux clubs pour payer les frais liés à la formation. Aujourd’hui, on a amorcé la pente avec cette idée. Je dirais qu’elle est à revoir, elle n’est pas totalement satisfaisante. Il faut donner le droit aux clubs, comme je l’ai dit, d’avoir la volonté de faire de la formation. Par contre, cet argent-là devra être contrôlé par la Fédération. C’est en faire en quelque sorte un critère pour récompenser les clubs qui travaillent bien. Vous avez formé un joueur, en lui faisant signer son premier contrat professionnel dans le club. Ce joueur-là vient d’où, est-ce qu’il est dans le club depuis l’âge de 6, 13, 15 ou 18 ans ? Selon l’âge où il a été pris en charge, il a une valeur supérieure. Par exemple, si un joueur a été recruté à 18 ans, il n’a pas la même valeur formative du club qu’un joueur recruté à 6 ans. À chaque fois qu’un club fait signer un contrat pro, il marque des points. Ensuite, il s’agit de savoir si ce joueur qui signe un premier contrat pro, comme Achraf Dari par exemple, joue effectivement. À chaque fois qu’il joue en équipe première plus de 20 minutes, il marque des points pour son club. Combien de joueurs vous fournissez pour l’équipe nationale, que ce soit pour les équipes de jeunes et/ou l’équipe A ? À chaque fois qu’un joueur passe une catégorie, il y a des points supplémentaires. Le quatrième critère, c’est la scolarité. Combien d’enfants qui sont en centre de formation, qui sont en convention avec le club, réussissent, soit un brevet de l’OFPPT, soit le bac, soit à l’université ! Cinquième point, c’est la fidélisation des éducateurs. Vous l’avez dit tout à l’heure, c’est un projet de long terme. Si vous prenez un entraîneur des minimes et que vous le virez s’il n’obtient pas de résultats, vous ne faites pas de la formation. Tous les entraîneurs qui sont au travail plus de trois ans avec ces enfants réussissent et marquent des points. À partir de là, vous faites une simulation de points qui fait que vous avez droit à 1 million, 1,2 million ou plus. C’est cela qui permet de contrôler et inciter à l’excellence dans la formation.
En quatre ans, en tant que directeur technique national, vous avez formé pas mal de joueurs, mais on constate toujours que les équipes des catégories de jeunes font appel aux joueurs formés en Europe. C’est un peu une contradiction, non ?
Si vous suivez l’actualité et les effectifs, vous voyez que dans l’équipe nationale qui a gagné la médaille d’or des Jeux de la francophonie en Côte d’Ivoire, sur les 20 joueurs, 17 sont des locaux, avec lesquels on a travaillé pendant deux ans. Dans l’équipe nationale U15 qui a gagné la médaille d’or des Jeux africains de la jeunesse, sur les 20 joueurs, il n’y avait que deux venus d’Europe et donc 18 locaux. Et ces derniers, ce sont les joueurs avec lesquels on a commencé notre première année au sein de la DTN. On a mené une opération de remise du football à neuf, avec une compétition de toutes les ligues qui sont venues et une équipe qui a gagné et qui a ensuite représenté le Maroc à la Danone Cup, qu’ils ont gagnée. Ce sont les mêmes que l’on a retrouvés deux ans après à Alger. Sur ces joueurs-là, qui étaient à peine nés en 2003, il y en a trois qui figurent dans l’équipe U17, qui est allée gagner en Tunisie avec Jamal Sellami sa qualification pour la Coupe d’Afrique. Dans cette équipe, il y a cinq joueurs qui sont formés en Europe sur les 23. C’est-à-dire que le travail que nous faisons localement est en train de donner ses fruits, ce qui n’exclut pas les joueurs marocains de l’étranger. Les parents et les jeunes, ainsi que les clubs que l’on a rencontrés lors des tournées que l’on a faites les deux premières années, on leur a expliqué que seuls ceux qui ont des qualités supérieures aux garçons qui sont ici pourront avoir une place avec l’équipe nationale. On l’a fait avec un joueur comme Achraf Hakimi, qui est désormais avec l’équipe nationale A. Cela a convaincu ensuite Amine Harit, qui devait venir avec nous en U20, mais les choses ont pris un peu plus de temps, mais il a fait plusieurs apparitions en équipe A. Vous avez Mazraoui également. C’est ce genre de joueurs que l’on veut, qui sont dans le top niveau, et des garçons dont on n’a pas les qualités ici au Maroc. Aujourd’hui, en toute honnêteté, le joueur local est en train de monter en puissance.
Quand pensez-vous qu’on atteindra les mêmes proportions en équipe A ?
Les joueurs qui sont susceptibles d’être le noyau dur de l’équipe nationale A, ce sont les générations 1997, je dirais même 2002, qui auront l’âge de jouer en A dans 3 ou 4 ans. Ce sont des joueurs qui sont encore jeunes, dont certains en équipe U17. Donnons-leur le temps et dans 3 ou 4 ans, ils y seront. Un garçon comme Nanah, qui est né en 2003, un latéral gauche avec beaucoup de clubs européens qui le suivent. Mohamed Amine Sayegh, un milieu de terrain qui vient de Fès et qui a rejoint l’Académie, est aujourd’hui un pilier de l’équipe nationale U17, alors qu’il est né en 2003 et que ses coéquipiers sont nés en 2002. Ces joueurs-là, je peux vous assurer qu’ils vont y arriver petit à petit. Pour les joueurs qui ont 20 ou 21 ans, je vous l’avoue, on fait du rattrapage.
Comprenez-vous que le président de la FRMF fasse l’audit de votre travail au sein de la DTN ? Votre bilan est-il positif ?
Je ne dirais pas qu’il est totalement positif. Je dis plutôt que par rapport à ce qu’on a construit, je me mouille en disant qu’il est à 75% positif. Il y a encore un pourcentage à changer. On a besoin de passer un cap. Comme je vous le disais, la maison a de bonnes fondations, maintenant il s’agit de meubler la maison avec goût, avec professionnalisme. Il y a deux problèmes : celui des ressources humaines, qui doivent travailler sur le terrain de façon effective et en faire véritablement un métier, pas un loisir. Il faut passer son temps à travailler, pas à parler. Le travail c’est archiver, préparer les séances et être professionnel. Le travail à la DTN c’est de 8 heures du matin jusqu’à 8 heures du soir. Pas dans le quartier, pas dans les cafés. Le deuxième point ce sont les dirigeants. Le dirigeant veut-il faire partie de ce bond qualitatif que l’on veut faire ? Je ne suis pas choqué par l’audit, je ne le prends pas au niveau personnel. C’est très bien qu’il y ait un œil extérieur qui vienne voir. Je les ai rencontrés deux fois, on leur facilite la tâche pour qu’ils fassent un rapport objectif, bien lu et bien compris de tout le monde, pour pouvoir prendre les bonnes décisions. Ce qui m’importe, ce n’est pas le fait auditer Nasser Larguet ou la DTN de Nasser Larguet. C’est une hérésie de dire que la DTN appartient à untel, la DTN appartient à la FRMF, il faut arrêter de personnaliser les actions, les départements… Il faut institutionnaliser la DTN, comme ça, les directeurs peuvent passer, mais les objectifs, la vision et la stratégie seront toujours là.
Entretien réalisé par Abderrahman Ichi & Amine El Amri